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Interview de Philippe Gaboriau, Directeur Général du Fonds de dotation du Musée du Louvre

 

Avril 2021

 

 

 

P-Val : Bonjour Philippe. Pour commencer, pouvez-vous me décrire en quelques mots votre métier et les activités du Fonds de dotation du musée du Louvre ?

Philippe Gaboriau : Le Fonds de dotation est une structure privée et distincte du Louvre qui reçoit des dons, des legs ainsi que la licence de marque du Louvre Abou Dhabi. L’ensemble des fonds que nous levons constitue un capital que l’on investit sur les marchés financiers et dont seuls les revenus sont versés au musée du Louvre. C’est la logique de l’endowment assez courante aux Etats-Unis.

Je suis le Directeur général du Fonds de dotation depuis sept ans et mon rôle est triple. Le premier est de lever des fonds auprès de mécènes, entreprises et particuliers, français et étrangers. Le deuxième est de les investir sur les marchés financiers. Nous avons un capital de 270M€ que l’on déploie sur les marchés financiers et dont on assure nous-même la gestion. Le dernier est de gérer la vie administrative et institutionnelle du Fonds de dotation.

 

P-Val : Comment définissez-vous la performance de votre métier ?

Philippe Gaboriau : Le premier critère c’est avant tout la performance financière, donc le revenu qui a été généré – par nos investissements – sur une année donnée. Le deuxième critère, plus commercial, correspond aux fonds que nous levons : provenance des fonds, montant, satisfaction des mécènes…etc.

 

P-Val : La situation sanitaire a impacté votre secteur. Comment l’avez-vous vécue au sein du Fonds de dotation du Louvre ?

Philippe Gaboriau : En mars dernier, nous avons eu un temps d’adaptation sur l’aspect informatique. Nous dépendions à cette date d’un système informatique qui n’était pas le nôtre et qui n’était pas adapté pour le télétravail.

Cependant les marchés financiers étant ouverts tous les jours, il a fallu être inventif pour réussir à faire fonctionner l’équipe et assurer la gestion de notre portefeuille.

Concernant notre activité, nous avons effectivement été impactés. Nous avons eu un surcroit de travail sur la partie investissements car les marchés financiers étaient très volatiles.
Sur la partie levée de fonds, l’activité s’est beaucoup réduite et les rencontres avec les mécènes ne pouvaient plus se faire physiquement. Avec un musée et des restaurants fermés, il nous est difficile de recevoir nos mécènes.

Il faut savoir que l’acte de générosité d’un donateur dépend souvent d’une histoire d’amour avec les collections. Cela a été un vrai challenge de ne pas pouvoir permettre l’accès aux collections à nos donateurs.

 

P-Val : Comment avez-vous fait évoluer vos activités et modes de fonctionnement ?

Philippe Gaboriau : Nous avons été obligés d’innover pour notre activité, ne pouvant rendre accessible les collections du Louvre à nos mécènes qui sont en demande de contenus et d’émotions. Nous avons aussi lancé en mai dernier notre première campagne de levée de fonds liée à la défiscalisation dans le cadre de l’IFI. C’était un vrai défi de lancer à distance une nouvelle offre sans pouvoir en parler à nos grands donateurs. C’était d’autant plus difficile qu’il y a un an, la culture n’était pas vue par les philanthropes français comme un secteur sinistré – contrairement au secteur hospitalier – ce qui était gênant pour lever des fonds. Ce n’est plus le cas aujourd’hui alors que nous lançons notre deuxième campagne IFI !

Nous avons aussi démarré une série de conférences en ligne chaque jeudi, depuis avril 2020, en invitant un public restreint : nos mécènes, testateurs et proches prospects. Pour toucher un public plus large, nous avons aussi organisé des visites d’expositions en ligne en plusieurs langues et différents fuseaux horaires. Un exemple : nous avons fait visiter l’exposition sur la sculpture de la Renaissance italienne – fermée en octobre après seulement une semaine d’ouverture.

Le Louvre s’y est aussi mis, au départ en diffusant en ligne des enregistrements d’anciennes conférences puis par la suite en rediffusant des concerts de l’auditorium, conférences en histoire de l’art et présentations d’expositions.

Concernant notre organisation, il a fallu partager avec l’équipe les bonnes pratiques pour télétravailler. Ce n’était pas évident pour tous. Nous avons aussi créé depuis juin notre propre structure informatique.
Nous sommes aujourd’hui en mobilité complète, nous travaillons à distance de manière confortable. C’est un vrai avantage pour l’équipe dont tous les collaborateurs sont satisfaits !

 

P-Val : Avez-vous été confronté à des prises de décision inhabituelles ? Si oui, comment avez-vous pris ces décisions ?

Philippe Gaboriau : Oui. Les décisions ont été prises de mon côté ou collégialement au sein de l’équipe. La toute première décision date du dimanche 15 mars 2020. Nous avions reçu un mail du Président du Louvre nous disant qu’il ne fallait pas revenir le lendemain matin au bureau en raison du confinement.

Nous n’avions pas encore d’ordinateurs portables, aucun dossier pour travailler le lundi, alors qu’à 9h ouvrait la bourse de Paris et que celle de Tokyo était sur le point d’ouvrir le dimanche soir. Nous avons collectivement réfléchi à ce que nous devions absolument récupérer, j’ai ouvert une Dropbox et nous nous sommes retrouvés le lundi matin à 8h au bureau pour récupérer nos fichiers importants.

Nous sommes restés globalement très autonomes dans nos décisions, il fallait aller très vite. Le temps de l’action était plus court que le temps habituel de la décision.

 

P-Val : Dans quelles mesures cette situation exceptionnelle va faire évoluer vos pratiques et vos activités sur le long terme ?

Philippe Gaboriau : Nous allons conserver en grande partie les évolutions mises en œuvre. Au sein de l’équipe, nous souhaitons préserver l’autonomie et la flexibilité gagnées grâce à notre propre système informatique et conserverons plusieurs jours de télétravail par semaine.

Cette crise a accéléré la digitalisation de nos activités. C’est un vrai plus, mais les activités en ligne ne peuvent se substituer sur le long terme au physique. Nous allons probablement garder les deux en parallèle : une partie de nos donateurs et testateurs ne vivent pas en France ou ne peuvent se déplacer. La digitalisation, c’est une manière pour eux d’accéder au musée. Pour toutes les personnes basées en France ou qui y voyagent régulièrement, le contact direct avec les œuvres est irremplaçable. Ce n’est pas la même chose de voir un tableau de maître en physique ou depuis son écran !

 

P-Val : Selon-vous, quels sont les impacts sur le long terme pour le secteur de la culture ?

Philippe Gaboriau : Tout d’abord, la digitalisation : au Louvre, il est question de maintenir en grande partie les conférences en ligne et retransmissions de concert. Le site Internet a aussi été refondu – la nouvelle version vient d’être mise en ligne. Toutes ces actions étaient en cours mais la crise les a accélérées.

 

Je pense plus largement que le monde de la culture va devoir se poser la question de la répartition entre le gratuit et le payant, afin de pérenniser ce que l’on offre gratuitement en ligne.

Enfin, pour les grands établissements culturels, une nouvelle question se pose : celle de la sensibilité de la fréquentation aux visiteurs étrangers. Quand la part des visiteurs étrangers est très importante, cela peut devenir un facteur de fragilité. Affaire à suivre !